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Revue
Transdisciplinaire de Plasticité Humaine
Numéro 22
L’unité
des Arts et des sciences : la psychologie de la pensée et de la
découverte
Herbert Alexander Simon est l’un de ces chercheurs
encyclopédiques et pionniers des Etats-Unis d’Amérique qui ont éclairé les
sciences de l’information au sens large du terme: psychologie cognitive,
intelligence artificielle (IA), sociologie, organisations, citoyenneté. Né dans
le Wisconsin en 1916, docteur en Sciences Politiques de l’Université de
Chicago, prix Nobel d’économie en 1978, il s’est dans un premier temps
passionné par la signification de la rationalité en science, créant la théorie
de la rationalité limitée (bounded rationality) s’opposant à la rationalité substantive
des Néo-classiques. Comme le montre Claude Parthenay (2005), Simon a intégré très
tôt la théorie de l’information à la psychologie sous l’influence de Wallas, Ely, Angell et George et
l’a notamment appliqué à l’intentionnalité, montrant les limites de la
rationalité individuelle, procédurale ou liée au processus de décision-action, ainsi que le rôle prépondérant de
l’interaction homme-machine.
L’ordinateur, dira-t-il ainsi dans les années cinquante, « permet de systématiser la pensée humaine et
en vient ainsi à dire ce qu'est la pensée humaine ». Enseignant en
sciences politiques à l’Illinois Institue
of Technology puis à la Graduate
School of Industrial
Administration au Carnegie Institute
of Technology de
Pittsburgh où il développera les liens entre économie et science des
comportements, il recevra le prix Turing en 1975 avec A. Newell
pour ses travaux de pionnier
en IA. En effet, dès les années cinquante, il énoncera avec Hawkins un théorème
solutionnant les problèmes liés aux matrices d’entrée-sortie et percevra les
enjeux considérables de l’informatique et de qu’il appellera l’intelligence
artificielle. Expert en économie auprès des présidents des USA L. Johnson et R.
Nixon durant les années soixante et membre de l’académie des sciences des
Etats-Unis, il ne cessera de démontrer une citoyenneté active et un immense
réservoir de possibles dans les domaines croisés de la science de l’information
et des comportements humains. Auteur prolixe et traduit dans la plupart des
langues du monde (fond déposé au Mémorial H. Simon de Carnegie-Mellon University à
Pittsburgh. Penn. USA), il demeure néanmoins insuffisamment connu en France où
des économistes comme Parthenay, des psychologues sociaux comme A. Demailly (2004)
et des systémiciens comme J-L Le Moigne œuvrent pour
la diffusion de son œuvre. C’est pourquoi nous le diffusons dans PLASTIR à notre tour et sur un choix particulier ayant trait à
l’articulation science et art, sujet porteur, s’il en est, des valeurs de PSA.
De fait, le titre de l’article parle de lui-même. Il traite de l’unité des arts
et des sciences et s’ouvre à la pensée de la découverte. H. Simon nous dresse
dès l’introduction le fil conducteur de son approche des deux cultures. La modernité
du ton - le papier est publié dans les soixante - et sa volonté de combler le
gouffre qui sépare les scientifiques des littéraires ou des artistes nous
placent d’emblée sous l’angle d’attaque épistémique de Simon. Loin de se borner
à épiloguer ou à décrier comme cela se fait encore de nos jours, il considère,
sous couvert du paradigme de traitement de l’information, le processus de la
pensée comme un tout dans lequel s’épandent naturellement nos deux hémisphères
- l’intuitif et l’analytique -, un tout inséparable, qu’il est vain de vouloir
scinder, tout comme l’abord inter- voir transdisciplinaire qu’il voue très tôt
à l’ensemble des sujets qu’il aborde. Et là, Simon est aussi un précurseur, car
il comprendra très tôt qu’on ne peut saisir un phénomène aussi complexe que
l’économie ou l’information sous un angle monolithique. Pour preuve, ce rapport
de l’homme aux symboles mathématiques, à la computique, la psychologie, l’anthropo-sociologie, la philosophie et l’IA bien sûr. Dès lors, Simon étudiera les systèmes de
symboles sous l’angle biophysique : comment le cerveau et la machine
traitent-t-ils l’information ? Qu’apportera une science qui traite des
rapports homme-machine, de la psychologie cognitive,
de la sémantique ? Et comme toujours, il ira très loin dans les aspects
formels et logico déductifs de ces postulats, introduisant des notions-clé
comme la re-cognition, tout en débouchant sur la compréhension des formalismes
– notamment mathématiques- en terme de langage appliqué - informatique - et
parlé - allusion à Chomsky -. On cerne ici toute l’étendue de la perspective de
Simon qui ne théorise pas dans le vide mais concrétise ses découvertes ou
avancées. Ainsi dira-t-il dans ce contexte « [ ….]
pour comprendre un conte de fée, il peut être nécessaire de comprendre
ce qu'est une "histoire". Cette information, elle aussi, peut être
stockée sous la forme d'une structure de liste qui décrit l'histoire prototype.
[…] La compréhension d'un problème de
physique implique la création en mémoire d'une nouvelle structure de symboles
qui décrit la situation particulière dont relève ce problème. Les composants de
ce schéma du problème sont des occurrences des schémas prototypes correspondant
aux types des concepts qui sont utilisés dans les problèmes de physique, comme
le levier par exemple. De la même
façon, la compréhension d'une histoire implique la création en mémoire d'une
nouvelle structure de symboles, de forme arborescente, qui remplacera la chaîne
linéaire des symboles constituant cette histoire par une autre forme révélant
la "grammaire du récit". » Toute l’interaction phénoménale y
transparaît, de même que la volonté de l’auteur de dégager une mise en équation
ayant une efficience suffisante pour traduire un conte de fée. « Dans les deux cas, la clef réside dans la
capacité à extraire la signification sémantique enchâssée dans le langage ».
La conclusion de Simon est limpide et prévaut dans la créativité à l’œuvre,
qu’il s’agisse du geste du sculpteur, de la grammaire d’une composition
musicale ou de la découverte d’Archimède. Et Simon de conclure à un langage
commun, une particularité mathématique, une éducation nécessaire à toute
appréhension globale de la connaissance, du processus de pensée dans son
entièreté.
L’intentionalité
de la conscience
Mariana Thieriot Loisel & Marc-Williams Debono sont respectivement
philosophe et
neurobiologiste (les lecteurs sont priés de se reporter aux précédentes
publications de PLASTIR pour les biographies des auteurs). Ils signent ici un
article en commun sur le thème de la conscience non intentionnelle, relevant humblement
le flambeau allumé par H. Simon sur le plan du rôle primordial de l’intention
comme de l’unicité des langages communs à adopter pour aborder le processus de
la pensée. De fait, le ton est donné dès les premières lignes: on ne peut
penser aujourd’hui sans assumer « à la fois
l’universalité des problèmes éthiques posés dans les diverses disciplines du
savoir et la singularité de chaque réponse ». Autrement dit, sans intégrer les relations
complexes entre cognition et conscience, entre intention et conscience, entre
information et conscience. Et les auteurs de citer un autre penseur de
l’universel, Francisco Varela qui a décrypté les
liens entre IA, cognition et intention en proposant plusieurs concepts-clé
comme l’auto-organisation et l’énaction, ce qui l’a
conduit à défricher le champ métacognitif, le pourquoi et le comment des
attitudes non intentionnelles que MTL aborde sous l’angle de la perlaboration
et MWD sur celui de la neuroplasticité et de
l’autonomie de l’esprit. Qu’en sort-il ? Clairement, un terrain commun : les métaconnaissances de l’humain, et une approche
complémentaire du cheminement « pervers » emprunté par la conscience
pour nous conduire à agir. Le processus de perlaboration vise à réécrire le
savoir de la modernité selon Lyotard qui s’inspire de
l’approche freudienne : capacité d’accueil, ouverture d’esprit, voire
empathie favorisant « la vérité de
l’autre », le libre arbitre, la vérité de l’acte in fine, le « passer » (Durcharbeitung) au travers de, autrement dit la
translation. Ainsi les lapsus, dénis et autres trahisons de notre inconscient,
de nos mémoires ancestrales qui noient l’intentionnalité de la conscience,
nous permettent de dépasser les résistances: « être apte à recevoir ce que
la pensée n’est pas préparée à penser, voilà en quoi consiste la pensée »
[….] « penser c’est tout
questionner, y compris la pensée, la question et le processus ». La
perlaboration, dit MTL en citant Freud, c’est combler les lacunes de la mémoire
de façon dynamique et affronter les résistances dues aux répressions « ce qui a pour effet une transformation des
processus de pensées qui auparavant inconscients deviennent conscients ».
Perlaborer le sens collectivement pousse le processus
plus loin encore, jusque sur les terrains Husserliens dans la mesure où il
devient nécessaire de dépasser la dialectique intentionnelle et non
intentionnelle de la conscience. D’où la nécessité absolue pour les
peuples de déchiffrer cette non intentionnalité latente, cette culpabilité qui
couve à l’aube de graves conflits, qu’ils soient extériorisés, planétaires et
fratricides dans la révolution, ou intériorisés dans le suicide individuel. A
l’autre bout, le cerveau-monde que décrit MWD n’est
que le reflet interne de ces bouillonnements, l’organe pensé de la pensée qui participe dans sa chair et dans son
être à la perlaboration. Comment douter de son efficience, alors qu’elle
confère à l’esprit une certaine autonomie qui ne le délivre pour autant pas de
ses racines biologiques, qui au contraire l’ancre dans la plus noble de ces
tâches : transcrire l’indicible, l’intention écrite et inscrite dans
l’individu, ce qui le fait génétiquement homme et humainement « épigénétique », c'est-à-dire, dans notre contexte,
acteur de son propre déroulement ou devenir. Or, c’est la neuroplasticité
qui traduit au plus haut degré cette inférence. Le cerveau reconstruit le monde
dans lequel il s’est construit, en garde les traces immuables et en crée sans
cesse de nouvelles, confère à celui qui le porte sensitivité et re-cognition
perpétuelle au sens de Simon. La mémorisation des strates se poursuit.
L’identification naît. Tout écueil est possible. Surtout quand la
représentation, empreinte des affects incessants qui traversent notre futur
agir, hisse le drapeau rouge : celui de l’autisme ou de la schizophrénie.
La plasticité est à double tranchant. A nous de savoir la guider. A nous de
différencier fantasme et réalité, de naviguer à vue entre ce qui est intention
et non intention, entre ce qui est nous et ce qui est notre image. « La connaissance s'acquiert dans la dualité
entre le risque de péricliter et la tendance à transcender. Or, cette
propension extraordinaire à fantasmer, à mythologiser est le propre de l'homme.
Burinée par la langue et la métaphore, elle introduit l'élément-clé
du clivage entre le réel et l'imaginaire. », dixit
MWD. Fort heureusement, nous avons de nombreux garde-fous dans le sens où la
plasticité admet des degrés d’inférence inouïs, qui plongent au cœur même de
l’humanité et du cosmos. « D'où un
second degré de plasticité, d'où le jeu épique entre le conscient et
l'inconscient; d'où cette virtualité inouïe, mystérieuse, qui secrète
l'inconnu. Ainsi, le cerveau ne reproduit pas le monde: il est le monde, dans
le sens où il a émergé en tirant parti du hasard (comme les autres grands
traits évolutifs), mais s'est forgé dans le sillon creusé d'un monde dont tout
nous indique qu'il est lui-même fruit d'un "hasard", dont tout nous
indique rien... ou peut-être une lueur ontique ? Cette lueur, c'est l'unité des
principes génératifs conduisant à l'homme. » Et cette métaplasticité systémique rejoint, épouse les plasticités
psychiques de l’individu, sa propension à perlaborer,
à partager cet univers vierge - car toujours renouvelé - de l’agir essentiel, à
délimiter la frontière entre démesure et folie, entre conscience intentionnelle
et non intentionnelle.
Echolalies :
la logique de l’oubli
Joseph E.
Brenner est docteur en chimie organique de l’Université du
Wisconsin, logicien et épistémologue. Membre
de plusieurs sociétés savantes telles que l’American Association for the Advancement of Science ou la New York Academy of Sciences aux USA et le CIRET en Europe, il
s’intéresse à la théorie de l’information, aux systèmes logiques formels et
informels, à la complexité et à la philosophie. Auteur de nombreux essais, il a
notamment publié « Logic in reality »
(Springer Verlag en
2008), un ouvrage majeur analysant les systèmes logiques inscrits dans la
réalité au sein duquel il décrypte la systémologie de
Stéphane Lupasco. Ces systèmes et l’approche
dialectique qu’il a développée autour d’eux ont fait l’objet d’une précédente
publication dans PLASTIR
n°14 à laquelle le lecteur pourra se référer. Dans ce nouvel essai,
J. Brenner, qui a contribué au livre passionnant du Prof. Heller-Roazen
(Université de Princeton) intitulé « Echolalies :
essai sur l’oubli des langues » traduit par Justine Landau et publié
au Seuil (2007), s’intéresse à la sémantique de l’oubli et à la plasticité de
la langue. Heller-Roazen donne en effet une acception
nouvelle à l’écholalie : il ne s’agit plus d’une répétition maladive, mais
de la traduction du fait que chaque langue est
l'écho d'une autre, l'écho du babil enfantin dont l'effacement ou l’oubli a
engendré la parole. Outre cette allusion aux travaux de Jakobson sur le stade prélinguistique, il cite maints exemples mythiques,
littéraires,mystiques ou poétiques de ces écholalies,
de ces dialectes oubliés, de ces textes sacrés en appelant à Freud, à Dante ou
à Poe sans omettre la tour de Babel… Joseph Brenner nous propose ainsi
d’aborder l’approche d’Heller-Roazen sous l’angle du
plasticien et résume son approche comme suit : « Les analyses faites
par le philologue Daniel Heller-Roazen des processus
linguistiques évolutifs dans son livre poétique Echolalias offrent la possibilité
exceptionnelle d’une démonstration à la fois de la logique de Lupasco et du concept de Debono
sur la plasticité. Le sous-titre du livre, À propos de l’oubli des langues,
démontre qu’une forme d’oubli est au centre du changement dans les langages,
leurs constituants et leurs poésies. Cet article est composé pour l’essentiel
de brefs commentaires sur les chapitres d’Echolalias,
mais établit en premier lieu des rapports étroits entre la discussion d’Heller-Roazen à propos de l’oubli et la logique et
l’épistémologie de Stéphane Lupasco, également
résumés dans mon récent ouvrage, Logic in Reality. Je montre en particulier que, dans Echolalias, la dialectique essentielle du « le même et
pas le même » est clairement exemplifiée. Mon article comprend également
une discussion brève des distinctions impliquées entre le langage parlé et
écrit dans Echolalias,
ainsi que de leurs relations à l’oubli, en me référant au De la grammatologie
de Jacques Derrida. Heller-Roazen maîtrise une gamme
énorme de sources originelles en Grec, Hébreu et Arabe, ainsi que la
psychologie de Freud et des études érudites récentes en philologie et
linguistique. Mon article ne prend comme source primaire qu’Echolalias, mais il le met en
rapport avec les problèmes actuels de la logique et la philosophie du langage,
de l’esprit et de l’art, ainsi qu’avec les travaux issus des sciences
cognitives et de l’épistémologie. Je cite en particulier les travaux de Marc-Williams Debono sur la
plasticité du langage. Dans une section à laquelle ce dernier a largement
contribué, nous montrons notamment que l’approche de base d’Heller-Roazen
a une grande importance pour les transformations qui prennent place aujourd’hui
dans le « cyberespace » et ailleurs. Des formes de plasticité qui
sont en train d’émerger dans la mémoire et l’art compensent le processus
d’oubli catastrophique du savoir parler et savoir écrire que l’on observe.
Notre approche peut donc être considérée comme une contribution à une “éthique
ternaire” des sociétés basées sur l’information (information-based
society) dont elles sont parties intégrantes ».
Edgar
Morin est
sociologue, philosophe, directeur émérite de
recherches au CNRS, président de l’association pour la pensée complexe, de l’ISCC (Institut des sciences de la communication) et de
l’agence européenne pour la culture. Il est aussi l’auteur des six volumes de
« La Méthode ». Le Centre Edgar Morin (IACC-EHESS) recense et
poursuit son œuvre dans une perspective transdisciplinaire. Membre d’honneur de
PSA, il nous livre dans ce numéro de PLASTIR une partie intime de son œuvre, de
son histoire, de la genèse de La Méthode
aussi, au travers de ses lectures. Des romans de son adolescence - Romain
Rolland ou Anatole France - à sa découverte des textes fondamentaux d’Husserl
et d’Heidegger en passant par Atlan, Bateson, Georges Bataille ou encore
Rimbaud, on découvre la faible empreinte culturelle de son enfance qui lui
permettra de créer sur un espace vierge une œuvre multiforme, vaste et profonde
et la forte empreinte de « la
substance maternelle » qui lui a tant manqué et qu’il va rechercher sa
vie durant à travers les livres, l’empathie avec les autres, son attachement à
ses racines, à « sa matrie
méditerranéenne » et à la religion du salut. On comprend mieux sa
volonté farouche d’intégration, de partage des savoirs et des connaissances
s’exprimant autant sur le terrain politique, qu’historique, sociologique ou
épistémologique. Ainsi dira-t-il : « […] je serais facilement apte, comme
tout individu nourri de plusieurs cultures, attaché à chacune mais
n'absolutisant aucune, à devenir citoyen de la planète Terre ». Cette contradiction vécue, il l’alimentera, à l’âge où l’on
doute de tout, où les lectures marquent pour toujours, avec la pensée de
Pascal, d’Héraclite, de Dostoïevski, de Marx et d’Hegel, mais aussi de Rousseau
et de Montaigne. Dostoïevski plus encore que les autres, où la souffrance des
héros des Possédés comme Aliocha, Ivan, Muchkine ou Stravoguine hantent
toujours son esprit, l’ont conduit à l’idée de compassion ou d’homos sapiens/demens dans « Le
paradigme perdu ». Profondément humain, Edgar Morin ne cesse d’aborder
ce que je nommerai la philosophie des reliances, une philosophie tournée à la fois vers ce
qui oppose et ce qui rapproche. Ainsi en est-il de Céline et de Proust, « de la vérité des idées contraires »
ou des inextricables liens et déliens entre la foi, la raison et le doute
incarnés par la pensée de Pascal, sa relativisation entre les parties et le
tout, les dialogiques multiples qui en découlent, l’assomption des
contradictoires formulée par Hegel, leur dépassement illusoire ou peut-être
plus tard réalisé avec la découverte de penseurs Héraclitéens comme Lupasco. Ainsi en est-il aussi de l’unidualité
humaine, de l’anthropo-sociologie et de la praxis que
Morin développera après avoir lu Marx. Se profile alors l’écrivain-résistant
influencé par Malraux et « l’idée
que chacun porte en soi, dans sa singularité même, l’humaine condition »
(Montaigne) menant par l’oblique à la notion d’historisation qui conduira Morin
à débuter le premier tome de La méthode
dans les années soixante dix. De son passé communiste lors de la deuxième
guerre mondiale, on retiendra cette déclaration : « Je dirais même que mon adhésion au
communisme stalinien, contre lequel toute ma culture politique antérieure
(hésitant entre les radicalismes libertaires ou trotskistes et le réformisme du
frontisme de Bergery) m'avait presque immunisé, n'a été possible que dans ces
conditions particulières. Mais cette régression intellectuelle incontestable
pour moi fut lié à une progression existentielle décisive: c'est ce qui m'a permis
de m'affranchir, de risquer ma vie, d'affronter la mort, de quitter l'état chrysalidaire dont je n'aurais pu sans doute, s'il n'y
avait pas eu la guerre, jamais m'affranchir. » Suit une période
ouverte sur le surréalisme, la multidimensionalité de
la mort, la poétique marquée par la lecture d’Otto Rank, de Breton et de
Bataille. Les évènements d’Alger, la révolution hongroise, le renversement de
la quatrième république, le révisionnisme marquent ensuite le cours de
l’histoire, et les lectures d’Edgar Morin, qui dirige la revue Arguments, se portent sur Adorno et l’école de Francfort. On est alors dans les années
soixante dix : un tournant sur le plan littéraire pour Morin, avec la
découverte de l’intelligence artificielle, de la cybernétique de von Neumann, des systèmes auto-organisés
de von Foerster, des sciences cognitives, où curieusement il
renouera avec les questions métaphysiques, éthiques, philosophiques de son
adolescence. En réalité, cela suit une logique qu’il a toujours instillé :
se nourrir des courants majeurs de la littérature sans jamais se laisser
déborder, endoctriner; garder toujours l’esprit en éveil pour saisir le combat
perpétuel des idées contraires, leur substantifique antagonisme, ce qui le
conduit à vivre et à écrire la connaissance et l’identité humaine en perpétuel
mouvement dans un esprit de vérité. « Le Livre a toujours stimulé, éclairé, guidé mon vivre, et
réciproquement mon vivre, demeuré à jamais interrogateur, n'a cessé d'en
appeler au Livre », conclura-t-il ici. On connaît la suite, un grand
travail d’écriture et l’œuvre majeure de Morin, dont le sixième tome sur
l’éthique est paru en 2004.
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